blues again en-tete
12/22
Chroniques CD du mois Interview: ERIC BURDON Livres & Publications
Portrait: JOHN LEE SONNY BOY WILLIAMSON Interview: SOLOMON BURKE Interview: TONY MARLOW
 


Portrait
JOHN LEE SONNY BOY WILLIAMSON
John Lee Curtis Williamson 30 mars 1914 (Arkansas) – 1er juin 1948 (Illinois)



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Éruption

On commence par déconner, on amuse la galerie, on ferre le badaud sur les carrefours, on épate le public des médicine-shows, on imite le train, la poule, le bébé qui vagit… et on se retrouve avec un diplôme de savant fou !BLUES sonny boy williamson
Sonny Boy bat la campagne avec son harmonica depuis l’adolescence, il excelle dans tout ça. Il a fait, du petit coin-coin des saltimbanques, une autre voix. Mieux qu'un nouvel instrument, il en a fait un volcan lyrique. Mais il a d’abord commencé par déconner, avec un dilettantisme fondateur.

Sonny Boy est un homme jovial, affligé d’une langue trop volumineuse et d’une coquetterie dans l’élocution. Fâcheux quand on chante et qu’on souffle dans la gaufrette. Même ce handicap, il l’a recyclé avec cette espièglerie affectée qu’il met dans son chant, la nasalisation inattendue des syllabes, le mâchouillage du débit comme un chewing-gum de cartoon. Cf. ‘I’m Tired Trucking My Blues Away’.

Sonny Boy a surtout explosé sa petite babiole à dix orifices. Il l’a écartelée dans tous les sens, il lui a retourné les intérieurs, il en a extirpé, bien avant l’heure, toutes les figures du blues de l’après-guerre. C’est un acrobate. Il enchaîne les contre-chants d’harmo dans l’élan du chant, la puissance de la cage thoracique affûtée par la précision des lèvres. Le chant projette l’harmonica comme son ombre, comme, plus tard, la Gibson de BB King.

En 1937, il traîne du côté de Chicago. Lester Melrose, le mec de Bluebird, le harponne et l'expédie à Aurora, une ville de la conurbation, assez lointaine pour que le syndicat des musiciens de Chicago ne vienne pas y faire du suif. Là-bas, Melrose loue quelques piaules au dernier étage de l’hôtel Leland. Il les a aménagées en studios clandestins. Sonny Boy devient vite un familier des lieux.
Sa première session est un coup d'embrasure : ‘Good Morning Little School Girl’.

Il a encore dans l’oreille la litanie obsessionnelle des chanteurs ruraux et le ragtime-blues des zonards agricoles. Il grave des cires avec Big Joe Williams, le guitariste à neuf cordes, et un autre gratteux surnommé Nighthawk.
Son country-blues surexpressif décoiffe déjà pas mal. Les poumons dans la main, Sonny Boy mord dans le jeu tonique de Big Joe et loge des plans de lead-guitar, bends, élongations soutenues, notes plongeantes, hammerings, trilles fulgurants, wah-wah.
Il démarque ses tonalités de celles de l’orchestre et rattrape ses sidemen en rétablissant la note d’une profonde aspiration, comme s’il la slidait.

Les compilateurs diffusent moins la partie plus urbaine de son œuvre, celle des années 40. Sans doute la jugent-ils trop bourgeoise, moins poignante que l’expression rurale de ses débuts. C’est pourtant là que Sonny Boy peut revendiquer le titre de pionnier du rock’n’roll, quand il dévoie le ragtime-blues de son enfance, quand il foire ses crochets vers le jazz, poussé par une section rythmique, par un pianiste, par un guitariste électrique de la trempe de Big Bill Broonzy.
L’orchestre est trop exalté pour broder un jazz crédible, mais juste assez pour anticiper le rock’n’roll. ‘Mellow Chick Swing’, 1947 : Big Bill hache la chanson d’une pompe main-gauche bien grasse, et libère un authentique solo de rock’n’roll, tout à fait digne de Danny Cedrone, six ou sept ans avant Bill Haley et les Comètes.
La même année, sur ‘Sugar Gal’, c’est une intro à la Chuck Berry que souffle Sonny Boy. Même le break central a l’air d’une prémonition…

De 1942 à 1944, le syndicat déclenche une grève d’acier pour faire plier les labels sur la question des royalties. Pendant le blocus, Sonny Boy n’enregistre rien. Lorsque la cire recommence à pleurer, Chicago a changé. Les techniques d’enregistrement ont évolué pendant ces deux années de silence discographique. Le public des clubs s'est renouvelé. L’afflux des ruraux atteint un point critique qui aura bientôt raison de Bluebird.

Les vedettes du label, qui résident à Chicago, forment une petite communauté d’amis. Ils s’épaulent dans les clubs, les studios, et sont très hospitaliers avec ces bluesmen plus rêches, fraîchement débarqués, qui les mettront sur la touche quand sonnera l’heure de la maison Chess. Et Muddy Waters est l’un de ces redoutables obligés.BLUES sonny boy williamson

La popularité de Sonny Boy tient cependant le choc jusqu’au bout, mais jusqu’au bout c’est bientôt.
‘Shake That Boogie’. En 1947, il s’offre un hit national, un an avant que Muddy Waters ne cloue le cercueil du blues d’avant-guerre. Un an avant que Sonny Boy ne soit tabassé à mort sur St Giles Street, dans le South-Side.
Cette nuit de juin 1948, il sort bien chargé du Plantation Club, à deux pas de chez lui. Son épouse Lacey Belle le découvre sur le seuil de leur domicile, le crane ouvert.
On raconte aussi qu’il a été suriné ou perforé à coups de pic-à-glace.
On raconte aussi qu’avant ça, il se serait fait tabasser dans le clandé de Sunnyland Slim et que, durant les années qui suivirent son assassinat, Slim se déplaçait en rasant les murs.
Quoi qu’il en soit, Sonny Boy a 34 ans cette nuit-là, et il n’entend déjà plus l’écho de sa « négritude résonner des deux côtés de la ligne », comme il disait dans une chanson de 1941.

Christian Casoni  

 

 

 

 

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