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01/20
Chroniques CD du mois Interview: JAYPEE JAYPAR Livres & Publications
Portrait: SUNNYLAND SLIM Interview: THE YELLBOWS  
 


Portrait
SUNNYLAND SLIM
Albert Luandrew – 5 septembre 1907 (Mississippi) – 17 mars 1995 (Illinois)



blues kansas joe mc coy
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Où il faut, quand il faut.

Slim le pianiste les a tous accompagnés au seuil de la gloire, Muddy Waters, JB Lenoir, ou vers une déveine qui prendrait de la valeur bien des années plus tard (Floyd Jones). On peut dire qu’il en a cabossés des enregistrements avec sa paluche de barrelhouse. Ces appels de la main droite, appogiatures obstinées, puis ces accords rigides qui pBLUES sunnyland slimlombent le tempo et bousculent le chant… La plupart du temps, Slim n’est qu’une mention dans une liste, un line-up, et encore une liste, celle des futurs Chicagoans d’Helena, de Memphis, de St Louis, ceux qui portaient le cercueil de Broonzy, les amis de Memphis Minnie, ceux de la bande à Muddy Waters, la liste des obscurs fabricants de South Side, ceux de l’AFBF 64. Juste une fourmi. Slim est surtout connu pour avoir livré Muddy Waters aux frères Chess, qui démarraient Aristocrat avec une associée. Le label porterait bientôt leur nom. Épisode maintes fois relaté, notamment par Francis Hofstein : Slim a rendez-vous avec Len Chess pour enregistrer un disque. Il lui faut un guitariste, si possible cet inconnu qu’on surnomme Muddy Waters et qui ravage les clubs de la zone avec son ampli pourri. Muddy bosse dans une boîte de stores vénitiens. Slim le chope au retour d’une livraison et le traîne en studio. Len : « Ton copain, là, il chante aussi ? – Comme un pinson. » Muddy s’exécute. Len : « Qu’est-ce qu’il raconte ? Je pige pas un broque de ce qu’il raconte ! »

Au-delà de cette anecdote, que sait-on de lui ? Il est grand, débrouillard, limite chelou et, comme Broonzy ou Memphis Minnie, excellent placier pour qui veut se faire un peu de gratte dans un trou-dans-le-mur. Et comme il sait se pousser dans ce petit monde, plus encore que Jimmy Rogers, il marie la génération d’avant l’armistice à celle d’après. Slim sous-loue un galetas au fond du ghetto, mais il s’est dégoté un sous-sol sur 26th et South Prairie qu’il a aménagé en clandé : deux tables de craps, un piano, des sandwichs et de quoi s’imbiber. Il graisse la paume des condés. Un flic blanc vient jouer les videurs dans cette cave pendant ses patrouilles. C’est un coin vraiment dangereux. Des habitués ont prétendu que John Lee Sonny Boy Williamson avait été assassiné par un type qu’il avait repassé dans le tripot de Slim, et qui était venu l’attendre devant le Plantation Club pour tenter de récupérer ses mises.
Slim fait partie de ces ombres tombées dans un coma administratif, que Willie Dixon a un mal de chien à extraire du pays pour les tournées européennes, ne sachant plus dans quel coin du Mississippi elles ont pris corps ni, pour Homesick James, quel nom ses parents lui avaient donné. Slim sort du néant américain en 1964, et peut embarquer dans la troupe de l’American Folk Blues. Cette année-là, la caravane se glisse sous le rideau de fer, en RDA, Tchécoslovaquie, Pologne où le public, qui se rend au concert sur des charrettes tirées par des chevaux, aperçoit des Noirs pour la première fois.

Quand on survole l’archipel des mini-labels que Slim a accostés, Club 51, JOB ou Shorty, lui qui semble manquer de tact quand il joue pour les autres, on s’étonne du caractère qu’il arrive à donner à ce fracas des bas quartiers quand il joue pour lui, cette présomption de vérité qui fait la moelle d’un blues. Sa voix élancée qui perche haut très vite, son chant profilé à grands coups de diaphragme, racontent sa course contre le servage agricole, et son pétrin honky tonk lourdement charpenté, dont il a taillé l’acajou dans les joints et les clubs, moins poétique que celui de Memphis Slim, moins enveloppant que celui d’Otis Spann, ne dit pas autre chose. Slim a accompagné tous les stylistes et les tâcherons d’après-guerre, et enregistré une somme conséquente de singles et d’albums.

Il commence sans doute à fileter la gomme en 1947 chez Hy-Tone avec ses Sunny Boys (Lonnie Johnson à la guitare, Andrew Harris à la contrebasse). ‘Jivin’ Boogie’. Le real deal est en ville. Il se fait appeler Doctor Clayton’s Buddy chez Vic, Peetie Wheatstraw’s Buddy de retour chezBLUES SUNNYLAND SLIM Hy-Tone, et Delta Joe chez Opera. Sa discographie aux contours nébuleux compte peut-être 140 titres, hors-albums, pour une trentaine d’étiquettes différentes, du boogie-woogie, du R&B, un jazz frelaté tendance bluebird, mais surtout du blues South Side. Là-dessus, Chicago est son débiteur. Et même quelques rocks sortis de la fosse à vidange, comme chez Cobra (‘It’s You Baby’). Ensuite, à partir de 1960 sans doute et jusqu’à sa mort, il signe une grosse fournée d’albums couvrant trois décennies et demie et deux revivals, pour toutes sortes de labels et de compilateurs. Au hasard : le disque qu’il partage avec Little Brother Montgomery chez 77 Records, ou Slim’s Shout chez Prestige/ Bluesville, ou Be Careful How You Vote chez Airway/ Earwig ou, chez Liberty, Slim’s Got Thing Goin’ On, avec Alan Wilson, Henry Vestine, Larry Taylor, Mick Taylor et Luther Allison. Personne n’est l’âme de Chicago à lui tout seul, mais Slim a sûrement provoqué une bonne partie de cette distillation.

Christian Casoni