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été 20
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Portrait
TAMPA RED
Hudson Whittaker : 8 janvier 1904 (Géorgie) – 19 mars 1981 (Illinois)



blues kansas joe mc coy
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Hokum

Ses parents s’appellent Woodbridge. Les voilà décédés. Une grand-mère Whittaker, qui vit dans les faubourgs de Tampablues tampa red, Floride, ramasse l’orphelin. D’où « Tampa ». Et « Red », comme on disait des Noirs dépigmentés qu’on supposait presque roux. Hudson n’avait pas la peau très brune, ni les traits particulièrement africains. Traînait-il une hérédité séminole ? Il avait bien enregistré un ‘Seminole Blues’ en 1937, mais c’était le nom d’un train qui lui prenait sa bien-aimée.
Le sorcier de la six-cordes est un guitariste central à Chicago, mais aussi dans l’histoire du blues. Juin 1928 : ‘How Long Blues’. Le duo piano-guitare Leroy Carr/Scrapper Blackwell invente le blues du Nord chez Vocalion. Hudson, en tandem avec le pianiste Tom Dorsey, reprend la formule et lance sa fusée pour le même label en octobre : ‘It’s Tight Like That’, futur grand standard noir des années 30, futur grand standard blanc des années 40. ‘Tight’ est le premier race qui fasse sonner la guitare métallique à table dorée que National vient de mettre en circulation. Avec son résonateur tricône, elle joue nettement plus fort qu’une sèche ordinaire. Hudson a besoin de cette puissance pour percer sous le piano, d’autant qu’enregistrés avec les presse-purée de l’époque, les pianos tintent comme des enclumes.
Trafic serré de plans, courtes lignes de basses, traits de slide, un accord de ponctuation jeté au vol dans le dégagement, le sorcier a un jeu aussi complexe que celui de Scrapper Blackwell, le bottleneck en plus. L’auriculaire chromé, il beurre le manche corde à corde, note à note, moelleux comme un Hawaïen. Une longue procession de slideurs sortira de ce bottleneck urbain. Le premier d’entre eux, Elmore James, saura quoi faire de ‘It Hurts Me Too’.

A Chicago Hudson était d’abord entré dans l’orchestre de la diva Ma Rainey. Dorsey, lui, composait pour sa rivale Trixie Smith. Les deux hommes sont si bien assortis que l’avisé Mayo Williams, nez chez Vocalion, leur propose d’enregistrer LE disque. Le premier chèque pèse 2 400 beaux dollars. Royal. Le tiroir-caisse va carillonner non-stop jusqu’en 1932, ‘Selling That Stuff’, ‘Beedle Um Bum’, ‘No Matter How She Done It’, 90 faces sous crédit des Hokum Boys, du Tampa Red’s Hokum Jug Band ou des Black Hillbillies avec Frankie Halfpint Jaxon, un feu-follet qui chante comme une jeune fille et qui se pâme avec une volupté burlesque. Ils massacrent à trois le ‘How Long’ de Carr et Blackwell.
Hudson tire de son kazoo des vibratos altiers de trompettiste. Il slide avec une minauderie enfantine et sophistiquée, parfait contrepoint à ce chant boudeur dans lequel passent toutes sortes d’obscénités, ‘It’s Tight Like That’ et ‘Let Me Play With Your Poodle’ pour les plus explicites. Ce vaudeville intime et grivois rafraîchit un vieux mot usité dans les premiers temps du blackface, dont on avait perdu le sens et l’objet : hokum, qu’on traduirait aujourd’hui par « olé-olé ». Leur nom de Hokum Boys les démarque du blues, un style de plus en plus associé à la chiourme des campagnes en-deçà de la ligne. Chicago est encore une ville de jazz, il importe de ne pas débouler là-dedans comme un cueilleur de coton.
En 1932 Dorsey considère que le blues est mort à Wall-Street et s’en va régénérer le gospel, une musique plus propice aux malheurs du temps. Hudson rame un peu, gratte pour Sonny Boy I, Memphis Minnie, puis Madame Frances Whittaker entre en scène. C’est elle qui pousse son mari chez Bluebird où il demeure jusqu’en 1953, tamponnant de nouveau son nom dans les charts à bras raccourcis : ‘Anna Lou Blues’, ‘It Hurts Me Too’ et son écho ‘When Things Go Wrong With You’, ‘Love Her With A Feeling’, ‘Let Me Play With Your Poodle’, 200 faces de mieux pour le sorcier.

Hudson et sa bande, Broonzy, Memphis Slim, Sonny Boy, Big Maceo, sont les cakes du ghetto. Le Chicago Five, module de sessions, devient le navire amiral d’un blues de pointe dernier-cri : saxo, contrebasse, batterie, harmo (Sonny Boy ou Walter Horton), piano comme signe extérieur dBlues tampa rede richesse (Big Maceo ou Little Johnny Jones), et Hudson qui met sa guitare au jus. Dans sa grande maison de la 35e Rue, il accueille tous les bluesmen qui débarquent du Delta pour une séance chez Bluebird, Elmore James, Muddy Waters, et leur donne le gîte et le couvert sur le chéquier du patron, Lester Melrose.
En 1956, Frances emporte dans la tombe les beaux jours d’Hudson. Il fond dans les liqueurs et la folie pendant 19 ans. Il s’éteint déjà en 1961, quand Bluesville sort Don’t Tampa With The Blues, l’un des deux albums qu’il enregistre pendant le revival, retombées d’une carrière qui a explosé en plein vol cinq ans plus tôt, rock’n’roll triste, chef d’œuvre malgré lui. Hudson joue un hokum sans joie, ‘Tight’ et ‘Poodle’, le kazoo pleurnicheur et la voix hagarde, comme ralentie par une absence qui donne, du coup, une valeur introspective presque embarrassante à ce très grand disque de blues. Ensuite, ça va serrer un max jusqu’en 1981, beedle-um-bum.

Christian Casoni