blues again en-tete
été 22
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Portrait: THE ACES Interview: MARJORIE MARTINEZ Dossier: GRAND FUNK RAILROAD
 


Portrait
THE ACES
1950 - 1975


blues mamie smith
blues mamie smith



Unité d’élite
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Il y a Fred Below à la batterie et les frères Myers aux guitares.
Dave Myers joue lesthe aces lignes graves, Louis Myers les lignes claires.
Les Aces.
Ils adorent les orchestres de jazz de Chicago. Ils n’ont pas coupé le South Side de ses racines sudistes, mais l’ont chromé de swing et parfois de be-bop.
La tectonique des Aces s’exerce dès l’origine. Ceux qui commandent cette unité de francs-tireurs doivent avoir beaucoup de personnalité pour forcer la soudure génétique des frères Myers. Dave croira longtemps être le chef du gang, mais Jr Wells et Little Walter savent ce que pèsent leurs testicules quand ils fragmentent les cachets. La troisième force est Fred Below, le batteur aux gifles feutrées.
Lui ne revendique rien mais il est le véritable maître du jeu, sa surface de réparation.En 1953 les Aces entrent en studio avec Jr Wells. Les deux guitares, l’harmo, le chant jouent frontal. Below est leur seul arrière, mais quand il place un roulement jubilatoire qui soulève le groupe, la chanson lui appartient, il la catalyse.

En 1953 Jr Wells plaque les Aces sans préavis. Little Walter, qui n’en peut plus des blues lents de Muddy Waters, jette son dévolu sur le trio et le rebaptise d’autorité The Jukes. Il rappelle à ses nouveaux sbires que son premier single, un instrumental intitulé ‘Juke’, est en train de cartonner.
Les deux Myers auraient-ils rompu avec le bon usage du blues sans Below et sans Walter ? Les Myers, Fred Below, Jr Wells, Little Walter, c’est la même paroisse.
‘Juke’.
Avant que Walter n’en fasse l’indicatif des gigs de Muddy Waters, Wells en avait fait l’indicatif des gigs des Aces. Les Myers accusent Walter de leur avoir volé le crédit, Wells et Muddy aussi, mais ‘Juke’ remonte à ‘Leap Frog’, un titre de big band enregistré par Les Brown en 1945. Avant d’arriver chez les Aces, le riff avait été déjà adapté à l’harmo par Snooky Pryor (‘Snooky And Moody’s Boogie’, 1948).

Les Aces et Little Walter démarrent à peine, qu’ils ringardisent Muddy Waters en pleine ascension. Ils n’ont pas les mêmes références, et ne courtisent d’ailleurs pas son style. Peut-être celui de Jimmy Reed parfois. Ils investissent le studio sans avoir une idée du programme et plient quatre titres en vingt minutes. L’incertitude transpire de chaque prise et met tout le monde en tension. Ils auront toujours ce halètement dans la rythmique, comme un souffle au cœur. Avec les Aces, Walter signe ses titres les plus bouillants et les plus originaux, blues bop, jazz’n’roll (‘That’s It’, ‘Crazy Legs’, ‘Fast Boogie’, ‘Last Boogie’, ‘Too Late’…). Embarqués dans ces revues de starlettes organisées par la Shaw Agency, Walter et les Aces misent sur les amplis et jouent fort. A New York, le présentateur de l’Apollo s’enfièvre: « They’re introducing a new style of music ».
Leur swing à clairevoie, très aéré, laisse Walter prendre ses aises. A quatre, ils rendent fous les teenagers noirs et blancs, et couchent les big bands qui rivalisent avec eux. Louis: « We was killing ‘em, man. We had something different. Some of them bands didn’t have a chance. »

Little Walter est courtier en embrouilles et calcule les commissions du groupe sur le principe de la miette. Après un an et demi de paupérisation, Louis démissionne. Dave tient encore quelques mois et abandonne aussi (1955).
Below, qui travaille maintenant pour le gratin de Chicago, rejoint Dave et Louis chez Otis Rush. Il paraît qu’un soir de 1957, Little Walter, l’harmoniciste qui descend, tente de récupérer le groupe, calibre au poing, dans leur fief de l’Hollywood Rendezvous. Un an plus tard, les Aces sont de nouveau derrière Jr Wells, l’harmoniciste qui monte. Ces piges épisodiques durent au moins jusqu’en 1966.
Dave a inauguré la basse électrique dans le blues, une normalisation qui n’altère pas la singularité du trio. Le concert de Boston en 1966, que Delmark a remonté de la cave il y a quelques années, en témoigne : Jr Wells & The Aces… Le groupe n’est plus relégué à un trio de sidemen, mais cité comme un partenaire égal à la vedette.
1970. Below reforme les Aces pour cinq ans. Ils tournent beaucoup en Europe et au Japon, applaudis comme l’essence du Chicago blues, ce qu’ils sont devenus.THE ACES

Louis au chant, ils ne défendent plus que leur nom et enregistrent trois albums racés pour les labels français Vogue, Black & Blue et MCM (Kings Of Chicago Blues, Chicago Beat et Direct From Chicago).
Les frères Myers ont lancé quelques toupies splendides. Lui-même excellent souffleur, Louis spirale un feu roulant d’harmo chez Abco en 1956 : ‘Just Whaling’. Il récidive deux ans plus tard chez Delmark : Top Of The Blues Harp, puis un grand album chez Advent en 1978 : I’m A Southern Man.
1998. Below fait du sapin depuis dix ans, Louis depuis quatre. Le survivant Dave ressort sa guitare et grave son premier album chez Black Top : Don’t Do That, chanté d’une voix bouleversante. En 2000, le diabète lui prend la jambe gauche. Dave rend l’âme en terminant le deuxième album chez Earwig : Tell My Story Movin’. Il était effectivement temps de prononcer une oraison.

Christian Casoni