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10/20
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Portrait: W.C HANDY Interview: lee o'nell blues gang Dossier: FENDER STRATOCASTER
 


Portrait
W.C HANDY
William Christopher Handy
16 novembre 1873 (Alabama) – 28 mars 1958 (New York)



blues kansas joe mc coy
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Glissements progressifs de la fanfare
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Quand WC Handy publie ‘The Memphis Blues’ en 1912, se faisant mettre dans les grandes largeurs par les éditeurs, le mot blues ne figure quasiment jamais en titre d’une chanson. En 1908 Anthony Maggio, un Blanc de la Nouvelle-OrléanWC HANDYs, dépose une partition intitulée ‘I Got The Blues’. C’est un ragtime. Un tout petit peu avant le ‘Memphis Blues’ de Handy, Hart Wand, un Blanc d’Oklahoma City, dépose la partition de ‘Dallas Blues’, encore un ragtime. En 1912, Edward Crump fait campagne pour la mairie de Memphis et commande un hymne à l’orchestre de Handy. Handy compose, chante, joue de tout, en particulier du cornet. Il a enseigné la musique, bourlingué avec les Mahara’s Minstrels jusqu’à La Havane, dirigé des troupes et des bands, comme les Knights Of Pythias de Clarksdale. L’hymne ‘Mr. Crump’ marche très bien dans les abreuvoirs, surtout la parodie anti-Crump qu’on en a tirée, le candidat promettant de fermer les maisons de plaisir et d’instaurer des couvre-feux sur les cabarets (« Rien à battre de ce que Mr. Crump tolère ou pas, on va continuer à bambocher, et qu’il aille se faire cuire un œuf ! »). Il est temps de publier cette partition en la lavant de l’affront fait à son client. Ce sera donc une louange à la ville. ‘Mr. Crump’ devient ‘The Memphis Blues’.
Mille partitions sont imprimées, qui ne partent pas. Les portées sont trop ardues pour les orchestres, paraît-il. Quelqu’un lui achète le copyright pour cent dollars, réimprime, diffuse à New York, Omaha, Denver, contacte des musiciens blancs et obtient des hits un peu partout. Impuissant, Handy voit ‘Memphis’ devenir un monument national sans lui. Pour ‘The St Louis Blues’ en 1914, il fera plus attention à ses affaires. Des succès, il en a eus : ‘Yellow Dog Blues’, ‘Joe Turner Blues’, ‘The Hesitating Blues’, ‘Shoeboot’s Serenade’ (la ‘Sérénade’ de Schubert, version jive), ‘Beale Street Blues’, mais les deux stèles qu’il largue sur le monde occidental sont ‘Memphis’ et ‘St Louis’.

‘The Memphis Blues’ est un ragtime orchestré. Le deuxième strain (partie) cite explicitement une ligne de ‘The Entertainer’, la pièce de Scott Joplin. ‘The St Louis Blues’, c’est autre chose. L’auteur la prend en Sol, comme tous les proto-blues entendus dans le Mississippi, à Tutwiler, Clarksdale ou Cleveland. Il la taille selon deux formes classiques : tonique/ sous-dominante/ dominante d’abord, puis (« St Louis woman wid her diamon’ rings ») : tonique/ dominante, direct. « Je voulais marier la syncope du ragtime à une mélodie de spiritual. » Handy ne veut pas rater son coup et met tout dans cette composition. Le tango, danse à la mode du moment, donne à l’intro un pas de ‘Paloma’ dans la fanfare ragtime. Puis ce qu’il appelle un lowdown blues, mais qui n’en est pas un malgré des harmonies plus infléchies dans les blue notes. Du jive dans le texte. Et un strain plus intime en glissandi de clarinette et saxo, s’échangeant la ligne mélancolique du thème final, sur une mélodie qui démarrerait presque un nouveau morceau. Un tel fourre-tout est trop rempli pour que le blues en sorte, mais si le blues se planque quelque part dans cette pièce, c’est bien dans ce dernier strain.

Tarte à la crème pantagruélique de la musique américaine, ‘St Louis’ tourne autour du globe depuis un siècle, reprise dans tous les styles et pour toutes les clientèles. Pourtant le détonateur du blues sera ‘Crazy Blues’ en 1920, pas ‘St Louis’, sans doute parce que Mamie Smith vend des disques et Handy, des partitions. Pour lui comme pour Scott Joplin, le business ne dépasse pas le stade dWC HANDYe l’édition. Handy a encodé des piano rolls, gravé un cylindre pour Edison avec les Mahara’s Minstrels en 1897, des galettes pour Columbia et OKeh, mais il n’en parle presque jamais. On devait lui glisser quelques effigies dans la poche, la suite n’étant plus ses oignons. Handy sécurise tout de suite ‘St Louis’ en montant une maison d’édition avec un associé, la Pace & Handy Music Company. Il la déménagera de Memphis à New York, à un jet de chique de Tin Pan Alley, et s’épuisera à la tenir à flots, souffrant d’un défaut critique de capital. Bien lui en prit : à la fin de sa vie il encaissait 25 000 dollars de royalties par an, rien que sur cette feuille.
Handy est devenu, par la force des choses, le glorieux prophète du blues. Il a vu les oracles du jazz investir les spectacles de minstrels, il a vu arriver les saxophonistes et les batteurs. Il pressent que le blues détrônera tôt ou tard le ragtime, qu’il sera peut-être même pour longtemps le patrimoine exclusif de sa race, contrairement au jazz. L’angoisse de la race suinte de chacune des pages de son autobiographie. Se faire rouler, humilier ou pire. Parmi les raisons de son départ, de Memphis pour New York, il y a cette tête noire décollée du tronc, les yeux brûlés au fer rouge. « Une meute de cul-terreux l’avait apportée en ville et jetée à la foule des Noirs, dans ce parc de Beale Street qui porte aujourd’hui mon nom. »

Christian Casoni